La colonne vertébrale du jeu de rôle francophone pendant plus de vingt ans.
Au début des années 1980, une poignée de passionnés lance un magazine en noir et blanc qui va accompagner, structurer et propulser le phénomène du jeu de rôle en France. Plongée dans l'histoire de Casus Belli, le titre mythique qui a nourri l'imaginaire de toute une génération.
C’est une époque que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, un temps où internet n'existait pas pour l'amateur de mondes imaginaires. Pour s'informer, découvrir de nouveaux univers ou simplement trouver d'autres passionnés, il fallait pousser la porte d’une boutique spécialisée ou guetter l’arrivée d'une couverture colorée et audacieuse dans les kiosques de gares. Cette couverture, c’était celle de Casus Belli. Né en 1980 sous l'impulsion de François Marcela-Froideval et d'une équipe de visionnaires, ce magazine est rapidement devenu bien plus qu’un simple support papier : il fut la véritable colonne vertébrale du jeu de rôle (JdR) francophone pendant plus de deux décennies.
À sa naissance, Casus Belli – dont le nom évoque immédiatement les tensions stratégiques et les déclarations de guerre – s'adresse d'abord aux amateurs de wargames, ces simulations historiques pointues sur cartes hexagonales. Mais très vite, la déferlante venue d'outre-Atlantique, Dungeons & Dragons, bouscule les lignes. Le magazine saisit l'air du temps et opère un virage décisif vers ce nouveau loisir où l'on n'incarne plus une armée, mais un unique personnage au destin épique.
Dans une France encore méfiante vis-à-vis de cette sous-culture émergente – qui subira même une vague de panique morale dans les médias généralistes au cours des années 1990 –, Casus Belli s'impose comme un espace de liberté, de création et de légitimité. Le ton est unique : à la fois expert, passionné, profondément chaleureux et teinté d'un humour potache indispensable.
« Casus, c’était notre messie bimestriel. On y trouvait la validation que notre loisir n'était pas bizarre, mais profondément créatif. »
Ce qui fait la force de Casus Belli à l'époque, c'est sa générosité éditoriale. Acheter un numéro, c'était acquérir du matériel prêt à jouer pour des dizaines d'heures. Le magazine brille par ses rubriques légendaires :
C'est aussi dans ces pages que naissent des univers entiers. Le plus célèbre reste sans doute Laize, qui posera les bases d'un style de fantasy à la française, ou encore les chroniques de la bande dessinée Kroc le Bô, ce gobelin hargneux et hilarant dessiné par Thierry Ségur, devenu la mascotte officieuse des joueurs de l'hexagone.
Casus Belli a été un incubateur de talents hors normes. Des plumes majeures de la fantasy, du fantastique et de la simulation y ont fait leurs premières armes ou y ont tenu des chroniques régulières. On pense à Didier Guiserix, figure tutélaire et rédacteur en chef emblématique, mais aussi à Tristan Lhomme, Pierre Rosenthal, Jean-Marie Noël ou encore Croc (le créateur d'In Nomine Satanis / Magna Veritas).
Le magazine sait aussi s'entourer d'illustrateurs de génie qui fixent l'identité visuelle de cette époque. Les dessins de Cyrille Daujean, de Rolland Barthélémy ou de Florence Magnin donnent corps aux songes des lecteurs et transforment chaque page en une invitation au voyage.
À la fin des années 1990, le marché change. L'avènement des jeux de cartes à collectionner (comme Magic: The Gathering) et la montée en puissance des jeux vidéo de rôle modifient les habitudes de consommation. Après 122 numéros d'une richesse inégalée, la première formule mythique de Casus Belli s'arrête en 1999, marquant symboliquement la fin de l'âge d'or du JdR en kiosque.
Bien que le magazine ait connu plusieurs résurrections et de nouvelles formules par la suite (notamment sous la houlette de Black Book Éditions aujourd'hui, sous forme de pavés de bibliothèque de grande qualité), la version "historique" des années 80 et 90 conserve une aura de nostalgie toute particulière. Elle incarne l'époque des pionniers, celle où tout restait à inventer, et où une simple revue papier suffisait à réunir des milliers de joueurs autour d'une même table, un set de dés multifaces à la main.